LE SUPREME BAISER
On l'a porté, sanglant, au bas de la colline,
Ce vaillant, qu'une balle a frappé, près du cœur ;
Pour panser sa blessure, un compagnon s'incline
Consolant sa douleur.
Mais le pauvre blessé garde encore son courage ;
II a vécu sans haine, il mourra sans remords.
À l'abri d'un canon, couché sur le feuillage,
II voit venir la mort.
Un mot semble sortir de sa bouche expirante,
Une vision soudaine a paru l'apaiser,
Un sourire l'effleure et, de sa main mourante,
II envoie un baiser.
Où va-t-il, ce baiser, en cette heure cruelle,
Lancé par une main qui n'en lancera plus ?
Va-t-il vers la maman, qui pleure et qui l'appelle
En des cris éperdus ?
Ou bien, va-t-il porter sa douceur consolante
A l'épouse, qui rêve, assise au coin du feu ?
Va-t-il vers un enfant, dans l'émotion tremblante
De ce suprême adieu ?
Ce baiser, fleur d'amour de son âme attendrie,
Eclose dans l'émoi de ces derniers moments,
Ne va-t-il pas, peut-être, à la fille chérie
Dont il eut des serments ?
Baiser d'un être cher, d'un enfant ou d'un père,
Luttant pour son pays, mourant pour son drapeau,
Tu demeures pour nous comme un charmant mystère,
Planant sur un tombeau ?
Et, dans l'ombre du soir, tout près de la tranchée,
Le blessé, doucement, a fini de souffrir ;
Ses yeux se sont éteints, sa tête s'est penchée :
Brave, il vient de mourir.
Henri BAZIN


Retour