Le Broussard
Texte et commentaires :

"L'Ancien d'Algérie"..Roger Poletti

Affecté du 20 octobre 1960 au l'avril 1962, à l'ELO (Escadrille de Liaison et d'Observation) 3/45, basée à l'Oued Hamiminn, j'ai volé sur le "Broussard MH 1521 ", un appareil fabriqué par Nord-Aviation, alors dirigé par un certain Max Hoist, beau-père de Pierre Clostermann, le célèbre aviateur des FFL, qui avait repris du service en Algérie durant quelques mois à la même époque.Certains navigants étaient recrutés parmi les militaires appelés du contingent, qui acceptaient de servir 36 mois au lieu de 28. Le "Broussard"était un avion monomoteur doté de doubles commandes, et comptait deux membres d'équipage, un pilote et un observateur.
Surnommés "caisses à savon" en raison de leur aéro-dynamisme discutable, ces appareils étaient pourtant très sûrs. En plus des deux membres d'équipage, il pouvait emporter quatre passagers et leur équipement, ou deux blessés allongés sur leur brancard ou sur "cadre", un blessé assis, et une convoyeuse infirmière de l'Air.
Mon unité couvrait tout le Constantinois et les Aurès, ainsi que la frontière tunisienne, en passant par Souk-Ahras, Khenchela, Tébessa, Stegrine, El Oued Guemar, puis au retour, Biskra, Setif, la Vallée de la Soumamm, Bougie, DjidjeSli, la presqu'île de Collo et Philippeville.
Entre autres missions, nous devions aller chercher des techniciens trois ou quatre sur des aérodromes ouverts à l'aviation civile, Bône, Tébessa, Batna, Philippeville et Télergma, pour les transporter sur des secteurs opérationnels dans le bled. Très maniable, le "Broussard" pouvait se poser sur des pistes en terre ou en tôle de 500 mètres de long. Mais le décollage était plutôt problématique et nécessitait une manoeuvre particulière qui consistait à bloquer les freins en faisant tourner le moteur à fond au début de la piste, volets sortis au maximum, et puis à lâcher, tout en espérant prendre assez de vitesse pour parvenir à sauter les barbelés en bout de piste, en tirant le manche à la dernière minute. Certaines pistes m'ont laissé un souvenir particulier, telles Arris, au cœur des Aurès, Bou Hammam ou le poste Jean Riga!.
Mais nos principales missions, c'étaient l'évacuation des blessés, les "EVASAN". Nous devions aller au plus près des zones opérationnelles. A titre indicatif, j'ai personnellement à mon actif plus de cent "EVASAN" en seize mois de présence, ce qui donne une idée du nombre des blessés victimes de cette guerre, d'autant que je ne détiens pas le record, loin s'en faut.
Dans mon ELO, aucun équipage n'a jamais reculé devant les difficultés, confronté à des situations météorologiques souvent très difficiles. Nous mettions un point d'honneur à évacuer dans les meilleures conditions ces malheureux. Bien souvent, nous en avions deux à bord, grièvement blessés, "sur cadre", une civière métallique sur laquelle ils étaient totalement immobilisés à l'aide de sangles, et placés sous perfusion en raison de leur état. Il fallait faire l'impossible pour leur donner le plus de chances possibles de survie jusqu'à leur prise en charge par l'hôpital militaire d'Alger. Parmi les plus gravement atteints se trouvaient les blessés crâniens, pour lesquels il fallait éviter toute manœuvre brusque, en évitant de prendre de l'altitude.Ce qui implique que, quelles que soient les conditions météorologiques, il fallait voler "au ras des pâquerettes", et lorsque le plafond était bas (nuages, tempête de sable), il fallait survoler en "radada" les routes, les rivières, rester au fond des vallées et enfin, survoler la mer pour rejoindre Alger. Le survol des routes était parfois si bas que nous affolions les automobilistes apeurés par notre passage mais l'important était de sauver des vieset je peux témoigner de ce qu'aucun d'entre nous n'a jamais envisagé de faire demi tour en pensant que c'était trop bas, que "ça ne passerait pas".
Lorsque cela devenait impossible, alors nous changions de cap et nous cherchions ailleurs jusqu'à ce que ça passe. Mais à l'escale d'Alger, qu'elle était bonne la "bibine"! Et comme nous nous sentions fiers de nous ! Certains d'entre nous ne sont pas revenus de là-bas, souvent par imprudence. Le survol des ruines de Timgad, du côté de Khenchela, a été à l'origine de la mort d'au moins deux équipages de mon ELO avec leurs huit passagers. Et puis aussi les accidents, comme le jour où un jeune pilote, accompagné de son capitaine leader, s'est retrouvé sur le toit avec le "Broussard" pour avoir bloqué les roues en freinant à fond avant de toucher le sol. Au contact de la piste, l'avion a fait une superbe galipette avant et a fini sa course sur le dos, sans aucun dommage pour les deux hommes. J'ai aussi participé à quelques missions d'appui-feu sur "T.6 " et "T.28" avec un camarade nommé Jean-Claude Houbron. Mais ceci est une autre histoire.................Roger Poletti

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