|
En cette
Journée nationale du souvenir et du recueillement
à la mémoire des victimes civiles et
militaires de la guerre d'Algérie et des combats en
Tunisie et au Maroc, nous honorons toutes les victimes.
Les morts tombés dans les combats et dans les
attentats avant la conclusion du cessez-le-feu, comme ceux
qui connurent le même sort tragique après cette
date. Nous reconnaissons le soulagement de ceux pour qui
lannonce de la fin des combats suscita lespoir
dun prochain retour, sains et saufs, dans leurs
foyers. Comme nous reconnaissons le désespoir de ceux
qui avaient à redouter de ne plus avoir de foyer dans
cette terre dont la France se retirait. Alors que, pour
beaucoup de Français, les accords dEvian
marquaient la fin de la guerre dAlgérie, pour
dautres ils annonçaient le début de la
fin du monde qui était le leur. Ce fut une
déchirure, qui pour aussi inévitable
quelle fût nen a pas été
moins vive.
Nul ne conteste que le cessez-le-feu ne fut pas partout
respecté. Chez les militaires, comme chez les civils,
des morts sajoutèrent encore aux morts. Des
blessés aux blessés. Des disparus aux
disparus. La période qui sest ouverte
après le 19 mars 1962 a été celle de
bien des souffrances. Pour les appelés qui sont
restés en Algérie, pour les Harkis, pour les
victimes civiles des attentats et des massacres, pour ceux
qui furent contraints de quitter la terre où ils
étaient nés et de découvrir le
sentiment de lexil dans leur propre pays. Le glas
tragique en est marqué par tant de dates, dès
le soir du 19 mars, le 26 mars, le 14 mai, le 5
juillet
Quand vint enfin, en particulier pour le contingent, le
moment du retour, il ny eut pour accueillir nos
soldats, nos appelés, ni défilé, comme
ceux qui avaient célébré le retour des
combattants de la première puis de la deuxième
génération du feu, ni cérémonie
collective. La Nation ne sut guère leur dire sa
reconnaissance davoir répondu à
lappel du devoir.
Ils avaient 20 ans, et à la joie de retrouver une
fiancée ou une épouse, une sur ou un
frère, une mère ou un père se conjugua
la difficulté de raconter ce quils avaient
vécu, et dêtre entendus. Souvent ils se
sont heurtés au refus de leurs proches
dentendre les vérités trop cruelles
dune guerre dont certains ont essayé de
témoigner.
Comment partager lexpérience singulière
de lultime engagement du contingent, quand ces jeunes
appelés ne pouvaient évoquer la guerre, quand
le retour dans les foyers ne fut pas accompagné
dune reconnaissance collective. Quand, comme pour les
blessés, ils furent rapatriés dans
lombre pour ne pas inquiéter lopinion
publique, dans des conditions trop souvent indignes des
dangers auxquels ils avaient été
exposés, des sacrifices quils avaient
consentis. Quand ils savaient que les cercueils de leurs
camarades morts pour la France avaient été
débarqués dans la nuit et le silence.
Alors même quils se battaient pour elle en
Algérie, les appelés voyaient la France des
Trente Glorieuses découvrir la société
de loisirs, incapable de comprendre ses enfants. Sy
ajoutaient les sentiments mêlés que faisaient
naître la participation à un conflit dont une
partie des Français contestaient la
légitimité même.
Ils sont rentrés dune guerre dont on avait
trop vite voulu tourner la page. 61 ans plus tard, ces
souvenirs restent vivaces et douloureux pour beaucoup. Il
nous faut le reconnaître.
Pour cette génération, il a fallu
après la guerre mener de nouvelles batailles pour
obtenir la reconnaissance de la Nation. Elles passaient par
les mots : appeler guerre ces opérations. Par les
droits : se voir reconnaître la qualité de
combattants. Par les cérémonies : cest
la date qui nous rassemble.
Après les commémorations du 60e anniversaire
voulues par le président de la République, les
gestes et les déclarations, une nouvelle page doit
pouvoir souvrir. Il nous faut continuer à
regarder et accepter ce pan de notre histoire collective
dans son extrême complexité, assumer den
transmettre la mémoire, mais sans transmettre aux
nouvelles générations les passions
dalors. Il nous faut admettre que des mémoires
diverses sexpriment et que la seule voie est de les
additionner et non de les opposer. Cest le seul chemin
pour la cohésion nationale.
Vive la République !
|